L'"affaire" Michel Servet"

12/05/2004

Por Philippe Vassaux, artículo de la revista Theolib

En l'année 1553 est mort Michel Servet. C'est donc le quatre cent cinquantième anniversaire de sa mort. Pour nous, protestants, comme pour tout homme et toute femme de bonne volonté, il s'agit d'un crime. Ce n'est pas le seul crime de la Réforme, comme on l'a dit parfois. Il y a eu plusieurs condamnations à mort au XVIe siècle, généralement à la décapitation, pour arianisme - des personnes qui avaient des scrupules à propos de la divinité de Jésus-Christ -, pour antitrinitarisme - ceux qui ne pouvaient se satisfaire du dogme de la trinité tel qu'il était présenté classiquement depuis Augustin et Thomas d'Aquin -, mais aussi pour toutes sortes de personnes qui, à propos de l'autorité des saintes écritures, avaient des points de vue différents et plus nuancés que l'orthodoxie de l'époque.

Le 27 octobre 1553 à Champel, maintenant au centre de Genève alors qu'autrefois c'était une banlieue, un bûcher est dressé car un homme a été condamné à être brûlé vif avec ses oeuvres, notamment la Restitution chrétienne. Cet homme va mourir courageusement au milieu des flammes.

Guillaume Farel, l'un des grands Réformateurs - qui a une place de choix sur le Mur de la Réformation -, est là. Il cherche jusqu'au bout à obtenir de lui une adhésion à une pensée orthodoxe. Quand il lui demande de reconnaître ses péchés, il le fait en disant qu'il est un homme imparfait, qu'il est pécheur, et qu'il demande pardon à "Jésus-Christ, Fils du Dieu éternel". S'il avait dit "Jésus-Christ, Fils éternel de Dieu", il n'y aurait pas eu de procès, et il n'aurait pas été accusé d'être hérétique. Il aurait eu la vie sauve. En raison de ses autres convictions, il aurait peut-être été banni, mais il aurait pu survivre. Quand quelqu'un, quel qu'il soit, meurt pour ses convictions, le devoir de quiconque se considère comme un honnête homme, au sens le plus large du terme, quelle que soit sa foi ou sa philosophie, est de s'incliner devant sa mémoire.

Michel Servet est un homme qui, par ailleurs, avait mené une vie régulière : il n'y avait rien à dire à son sujet qui soit tant soit peu pénible. Qui était donc Michel Servet ? Un Espagnol, même s'il semble qu'il était considéré en France comme un sujet régnicole, c'est-à-dire comme un citoyen français. Sa mère était peut-être française. C'est le problème de tous ces pays frontaliers qui, à un moment, appartiennent à une nation, et à un autre moment à une autre. Le caractère espagnol de Michel Servet se voit dans sa fougue, par exemple. C'était un homme impétueux, un compatriote de Don Quichotte. Il faut peut-être lire Cervantès, même s'il a vécu un demi-siècle après lui, pour pouvoir le comprendre. En lui, il y a un fort contraste entre la lumière et les ténèbres. C'est tout le problème de l'âme espagnole. Parfois, on s'est laissé aller à dire qu'il serait peut-être à moitié fou. Ne serait-ce pas un homme d'une telle originalité qu'il dépasserait parfois les limites permises ?

Où est né Michel Servet ? Probablement à Villeneuve d'Aragon ou à Tudela. Serait-ce en 1509 ? En ce cas, ce serait la même année que Calvin. Ou en 1511 ? Les historiens n'ont jamais réussi à s'accorder à ce sujet. Mais on sait que son père était notaire. J'opterais plutôt pour Villeneuve d'Aragon, car il y a une église où, paraît-il, dans l'une des chapelles latérales, on peut voir des Servet, le mari et la femme. Il s'agirait probablement de ses parents.

Nous n'avons aucun portrait de lui. Tout ce qui nous est proposé est le fruit de l'imagination de gens qui ne l'ont ni vu, ni connu, même si certains ont peut-être tenu compte de descriptions de contemporains qui l'avaient rencontré.

Michel Servet est un garçon surdoué. Il avait sûrement un coefficient intellectuel tout à fait exceptionnel. À l'âge de quatorze ans, son père l'envoie à l'Université de Toulouse, où il va étudier le droit. Ses études vont être brillantes. Entre quatorze et seize ans, il trouve le moyen de se perfectionner en latin, d'apprendre le grec, l'hébreu aussi semble-t-il. Il devait aussi connaître l'arabe, ce qui était important à l'époque.

On lui reproche d'écrire de manière peu claire, mais il est difficile de s'en rendre compte car, tous ses ouvrages étant écrits en latin, il faut être assez bon latiniste pour en juger. Personnellement, je trouve que ses textes sont clairs. On a exagéré en disant que son style est confus, ou qu'il confond les mots les uns avec les autres.

Pourquoi insister sur Toulouse ? On a toujours parlé de Toulouse l'espagnole. Il y a une tradition de tauromachie, le Capitole... C'est une très belle ville, qui a connu beaucoup d'hésitations entre tolérance et intolérance. L'affaire Calas, bien plus tard, s'y déroulera. C'est à Toulouse, on en a la certitude, que Servet a appris à lire et à connaître la Bible. Avec qui ? Comment ? Qui l'a initié au grec et à l'hébreu ? Nul ne le sait. Mais beaucoup d'humanistes se sont mis parfois tout seuls à apprendre le grec d'une manière surprenante.

Lorsque Érasme, en 1516, publie son Nouveau Testament en grec, Zwingli l'apprend par coeur. Il était en mesure de le réciter en entier, de Matthieu à l'Apocalypse. Lorsqu'il eut des controverses avec Luther, il faisait continuellement des citations en grec et en hébreu, et Luther de lui dire : "Tu ne pourrais pas parler en latin, comme tout le monde !"

Michel Servet sort donc vraiment de l'ordinaire. Il va ensuite voyager. Il était manifestement d'une bonne famille pour qu'on lui offre tout cela. Il suit le chapelain de Charles Quint, et assistera semble-t-il au couronnement de celui-ci. On le verra un peu partout, à Paris, à Bâle, à Strasbourg et en Italie. À cette époque, les humanistes se connaissaient assez bien entre eux. C'est étonnant : on voyageait en fait beaucoup. On allait d'une Université à une autre. Il n'y avait pas le barrage de la langue, car tout le monde suivait les cours et les conférences en latin.

Notre homme se retrouve à Bâle, auprès de Oecolampade, le Réformateur. Il va discuter avec lui de la trinité à armes égales, malgré la différence d'âge. Il n'a que vingt ans. Il écrit son premier livre important : Des erreurs de la trinité. Ce gros pavé, dont il existe un exemplaire à la bibliothèque de la Faculté de théologie protestante de Montpellier, date de 1531. Il abonde en citations de la Bible, des Pères de l'église et des philosophes. Ce livre est une démolition en règle du dogme de la trinité. Pour Servet, le Concile de Nicée s'est fourvoyé, et il se considère comme un chrétien d'avant Nicée. C'est exactement ce que pensait Théodore Monod. Il disait : "Je suis un chrétien anténicéen". Cela montre une continuité à travers les siècles. De même qu'il y a toujours eu une pensée orthodoxe, il y a toujours eu une approche libérale du fait chrétien.

Lorsque l'on pense au libéralisme, on dit souvent qu'il commence au milieu du XIXe siècle, au moment où apparaît la recherche historico-critique. à cette époque, le libéralisme se développe de façon considérable, mais il a toujours existé. Sans aller jusqu'à dire, comme certains vieux libéraux, que le premier libéral est Jésus-Christ - on a toujours tendance à annexer tout le monde -, je pense que le libéralisme a existé de tout temps dans l'histoire de l'église. Au XVIe siècle, il est représenté par Michel Servet.

Certains se sont demandé si Servet était protestant. Lui-même a affirmé se rattacher à la Réforme. Il faut en tenir compte. Ses convictions ont dominé toute sa vie et toute son oeuvre. Son livre Des erreurs de la trinité a été publié à Haguenau, nous savons par quel imprimeur. Il connut une grande diffusion, au point d'inquiéter les Réformateurs.

Même Martin Bucer, le grand Réformateur de Strasbourg, l'un des amis de Servet, trouvait que les opinions devaient être libres, mais qu'il ne fallait pas qu'elles se répandent trop. On peut dire ce qu'on veut, mais à condition de ne pas le diffuser. C'est une forme de demi-libéralisme qui n'est pas acceptable. Que ce soit votre pensée, d'accord, mais gardez-la pour vous, car ce pourrait être dangereux pour les autres. Melanchthon, le plus large des Réformateurs, proche de Luther, avait un peu cette position-là, même si occasionnellement il allait un peu plus loin. Bucer, très marqué par Zwingli, trouvait aussi qu'il ne fallait pas aller aussi loin. Le problème des Réformateurs tenait à leur peur d'être considérés comme trop négatifs. Au moment de discuter de la trinité, il y eut une sorte de consensus : Luther, Zwingli et Calvin affirmèrent que c'était un mystère dont il ne fallait pas trop parler. Cette question ne devait pas être soulevée, car elle était trop épineuse. Les Réformateurs soupçonnaient que quelque chose n'allait pas dans la doctrine et la dogmatique de l'époque, mais ne voulaient pas donner l'impression de tout renverser. C'est dommage, en matière de probité intellectuelle. Quand on ne va pas jusqu'au bout de ses idées, on risque d'aboutir à des solutions mi-chèvre mi-chou, et qui ne conviennent à personne.

On invita Michel Servet à se calmer, et c'est ce qu'il fit. Mais lorsqu'on lui demandait : "Jésus-Christ est-il Dieu ?", il répondait : "Oui, il est divin, mais s'il est divin, c'est par grâce, et non pas par nature : c'est pas la grâce de Dieu qu'il a été inspiré". Il estimait aussi que, dans la trinité, la notion de "personnes" ne convenait pas. Le Saint Esprit ne pouvait en aucune façon être une personne. Lorsqu'il finit par dire que la trinité était un cerbère à trois têtes, non seulement il mettait les pieds dans le plat, mais il les agitait vigoureusement.

Il comprit alors que, pour des raisons de sécurité personnelle, il fallait qu'il s'intéresse à d'autres sujets. Comme beaucoup de savants et d'humanistes de l'époque, il est devenu imprimeur. Les imprimeurs étaient alors des savants et des chercheurs. Servet fut imprimeur à Paris. Il y poussa ses études suffisamment loin pour enseigner au collège des Lombards. C'était la reconnaissance de ses capacités. Il y enseigna les mathématiques, mais aussi la géographie. Il traduisit la Géographie de Ptolémée.

Il se lança ensuite dans des études de médecine, avec l'un de ses compagnons du même âge que lui, Ambroise Paré. Ce dernier fit le plus grand éloge de Servet.

Voici donc quelqu'un d'une telle dimension qu'on a de la peine à le situer. Il semble avoir appréhendé toutes les connaissances de son temps. C'était encore possible au XVIe siècle, avant l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert.

Sa traduction de la Géographie de Ptolémée, avec des notes explicatives, a beaucoup surpris, car il a rectifié bon nombre d'erreurs. Il a également écrit un traité sur les sirops, et découvert la petite circulation du sang, peut-être en même temps que d'autres chercheurs. Il arrive que deux savants découvrent en même temps la même chose, sans qu'il y ait eu communication entre eux.

Il a simultanément donné des cours divers. Il semble qu'il ait été quasiment maître de conférences dans une chaire de médecine. Il eut comme élève le futur archevêque de Vienne. Il a aussi contribué à l'édition de quantité d'oeuvres de l'Antiquité. Tout au long du XVIe siècle, le développement de l'imprimerie a permis à la culture de se répandre d'une manière extraordinaire.

Il devient médecin, et pendant une vingtaine d'années on n'entend plus parler de lui. Ce silence lui a été reproché. Il a été très critiqué par des gens qui, en toute tranquillité, lui reprochaient de se montrer si peu courageux. L'archevêque de Vienne, Pierre Palmier, le prend comme médecin et l'installe dans un bel appartement au palais épiscopal. Vienne, au sud de Lyon est une ville très intéressante. C'est une ville romaine, mais aussi chrétienne, où se trouve l'une des plus anciennes églises de Gaule. Au XVIe siècle, c'est une ville religieuse, où tout dépend de l'archevêque. L'évêque de Genève dépend de ce dernier. Un lien étroit existait entre Vienne et Genève.

L'archevêque de Vienne avait appris que Michel Servet s'était installé dans une petite ville charmante, près de Roanne, Charlieu. Le centre de cette ville n'a presque pas changé. Beaucoup de bâtiments datent de l'époque médiévale. Servet s'y est établi comme médecin. Il est connu et apprécié. Il a failli se marier, mais il semble qu'il ne l'ait pas fait parce qu'il ne pouvait pas avoir d'enfants. Finalement, il est donc appelé à Vienne.

Là, il devient non seulement médecin de l'archevêque, mais aussi président de la Confrérie de Saint Luc, patron des médecins. Aujourd'hui, on dirait président du Conseil de l'Ordre. Il a donc pignon sur rue. Il continue d'exercer sa réflexion religieuse, mais il est obligé de le faire dans la plus grande discrétion. En somme, c'est pour lui une traversée du désert. Si l'on savait qu'il était l'auteur des Erreurs de la trinité, il serait aussitôt arrêté et ne pourrait continuer ses travaux théologiques.

Il entreprend toute une correspondance avec Calvin. Déjà, en 1546, il lui avait écrit, et celui-ci lui avait répondu. Ils s'envoient des dizaines de pages. Calvin travaillait beaucoup. C'était un homme à multiples facettes : le Calvin de L'institution chrétienne, très rigoureux sur le plan de la démonstration et des idées, de la rhétorique ; celui des Sermons et des prédications souvent enflammées, très proche des problèmes de l'homme de la rue ; celui des traités polémiques, qui ressemble à un humoriste (certains de ses pamphlets sont vraiment drôles, comme le Traité des Reliques) ; il y a aussi le Calvin de la correspondance. Dans l'une de ses lettres, il écrivait à l'un de ses amis : "J'aimerais tant pouvoir rire avec toi". Il y a même un Calvin sportif, celui qui, quittant Paris, a dû s'enfuir par les toits pour échapper au guet.

De formation, Calvin était juriste. Il acceptait le dialogue, mais jusqu'à un certain point. Il se fermait alors catégoriquement. En 1546, il écrit à un pasteur : "Si Michel Servet vient à Genève, je ne réponds pas qu'il puisse en sortir vivant". L'arrestation de Servet eut lieu en 1553. Comment interpréter cette phrase de Calvin ? Manifestement, il ne supportait plus tout dialogue avec Servet. Il faut dire que ce dernier l'interpellait vigoureusement, et n'hésitait pas à le traiter d'ignare ou d'âne. À l'époque, c'était courant. Lors de chaque controverse, on commençait par traiter l'adversaire de porc, d'homme dissolu, et toute la basse-cour y passait. Puis on en venait aux faits et l'on commençait à discuter sérieusement.

Il est toutefois certain que Servait traitait Calvin de haut. Il le considérait comme quantité négligeable, ne comprenant rien à rien, et ne méritant pas d'être à la place où il était. On ne peut pourtant pas dire que Calvin ait manqué d'érudition.

Alors que Calvin avait écrit L'institution de la religion chrétienne, Servet écrit la Restitution de la religion chrétienne. N'y a-t-il pas là une pointe polémique ? Il décide d'éditer cette oeuvre à Vienne même, où se trouve un imprimeur, Guéroult, originaire de Genève et du parti des libertins. Les libertins représentaient un parti politique opposé à Calvin, revendiquant davantage de liberté. Ils n'étaient pas satisfaits de la vie très compassée qu'on y était obligé de mener sous la férule du Consistoire. Les libertins n'étaient pas nécessairement areligieux ou antireligieux.

On envisageait d'éditer cette Restitution à 800 ou 1.000 exemplaires. Au XVIe siècle, c'était considérable. Il a fallu des mois pour l'imprimer clandestinement. Pour en assurer la diffusion, on avait envoyé des ballots du livre un peu partout. Certains devaient passer par Genève, ce qui ne devait pas faire plaisir à tout le monde, d'autres par Lyon ou Francfort-sur-le-Main. Servet avait le sens d'une certaine forme de publicité, ce qui était alors assez rare.

Mais ses adversaires vont réussir à faire en sorte qu'il ne subsiste que trois exemplaires de la Restitution. Il y en a un en Angleterre, un à Paris et un à la bibliothèque de Vienne, en Autriche. Ce dernier a servi de base à l'érudition, car son histoire est surprenante. Il a été offert par un noble hongrois à Joseph II, qui en a fait grand cas, et qui a couvert de récompenses celui qui lui avait offert cet ouvrage. En 1791, le livre a été réédité en Autriche.

Dans ce livre, il est dit que la trinité n'a pas de fondement biblique. Par conséquent, Servet acceptait l'autorité de l'écriture, en tant que source de la foi. Jésus-Christ n'est pas présenté comme préexistant. La prédestination est niée. Chose étonnante, Servet combat le salut par la foi, estimant que cette affirmation risque de devenir un oreiller de paresse. Il reprend l'hymne à la charité de Paul : "Maintenant, ces trois choses demeurent : la foi, l'espérance et la charité, et la plus grande des trois, c'est la charité". Pour lui, Luther se trompe avec le salut par la foi, parce qu'il retire d'un côté ce qu'il accorde de l'autre. Pour Servet, ce qui compte, c'est la manifestation de la foi par nos oeuvres. Sur ce point, il se distingue de l'ensemble de la Réforme, y compris des mouvements dissidents de l'époque.

Il s'oppose aussi au baptême des enfants, estimant que, pour être baptisé, il faut être conscient de ce que l'on fait. Une influence anabaptiste existe chez lui, mais de manière modérée. Il estime que tout croyant peut porter les armes, si c'est pour se défendre ou défendre son pays, peut exercer les fonctions de magistrat. Il ne s'oppose pas à la peine de mort, sauf dans un cas : le crime d'hérésie. L'hérétique n'est pas, à ses yeux, dangereux pour la société. Même ayant dépassé toutes les bornes permises là où il se trouve, on ne devrait que le bannir. Cette idée est nouvelle.

Il se passe alors quelque chose d'étrange. À Genève, parmi les amis de Calvin, se trouve un homme qui appartient à la petite noblesse, et qui est dans les affaires. Il s'appelle Guillaume de Trie. Ce dernier entre en dialogue avec l'un de ses cousins restés à Lyon, ville où, avec Bâle, se sont cristallisés tous les mouvements porteurs d'une plus grande ouverture. Servet avait d'ailleurs été disciple d'un médecin, Symphorien Champier, de Lyon, qui fut l'une des grandes célébrités médicales du XVIe siècle. Servet avait alors pris parti pour les médecins grecs contre la médecine arabe, car il avait découvert toutes sortes de reproches à faire à celle-ci.

Le cousin, resté à Lyon, s'appelait Antoine Arneis. Ce dernier écrit à Guillaume de Trie que les Genevois mènent une vie désordonnée, que la pagaille y règne. Guillaume de Trie prend alors la mouche et répond qu'à Vienne, on tolère les pires hérétiques, au point de les héberger au palais archiépiscopal. Arneis demande des précisions. De Trie lui apprend que quelqu'un nie la trinité, la plupart des dogmes chrétiens, jusqu'à la divinité de Jésus-Christ, et que cet homme est néanmoins le médecin de l'archevêque de Vienne, président de la Confrérie Saint Luc. Arneis demande alors des preuves, que Guillaume de Trie va trouver chez Calvin. De Trie savait que Calvin avait entretenu toute une correspondance avec Servet. Celle-ci n'était pas confidentielle, puisque l'essentiel en avait été imprimé par Servet lui-même. Il faut le dire à la décharge de Calvin. Des bonnes pages de la Restitution chrétienne avaient été également envoyées à Calvin, ainsi que des pages annotées par Servet de l'Institution chrétienne. On peut concevoir que Calvin se soit formalisé de cette correction plus que radicale. De Trie avait prévenu Calvin de ce qu'il voulait envoyer un certain nombre de textes à son cousin de Lyon. Calvin était réticent, ce qui prouve qu'il n'avait pas la conscience tranquille en remettant ces textes à de Trie. Il le fit quand même. Ainsi, on ne peut pas dire que Calvin a dénoncé Servet à l'Inquisition mais, en laissant de Trie le faire, il devait bien se douter que l'histoire allait mal se terminer. Ainsi, des documents autrefois chez Calvin se sont retrouvés, sans qu'on sache très bien comment, en possession de l'Inquisition à Lyon. Ils ont servi à condamner Michel Servet.

Des perquisitions permirent de retrouver l'imprimeur. Tout le monde fut mis en prison. Michel Servet était estimé à Vienne. Les conditions d'emprisonnement étaient telles qu'il s'évada, semble-t-il avec la complicité de la fille du gouverneur de la prison. Puis, pendant trois ou quatre mois, il disparut de la circulation.

Servet fut condamné à être brûlé vif par contumace avec ses livres. À l'époque, on procédait ainsi. On brûla tout ce qu'on put trouver des ballots de la Restitution.

Servet, semble-t-il, voulut alors rejoindre l'Italie, car l'Italie, et plus particulièrement la région de Vincenza, était le grand centre d'où était parti tout le mouvement antitrinitaire. Là vivaient des humanistes, généralement issus du milieu juridique.

Servet s'arrête à Genève, descend à l'hôtel de la Rose. Le dimanche, il va au culte au temple de la Madeleine. Là, Calvin prêche. Malheureusement, on le reconnaît. On a pensé que c'était une provocation que de se présenter au temple, dans l'état et la situation de Servet. Mais s'il n'y était pas allé, il aurait été repéré tout de suite. L'assistance au culte était alors obligatoire. Ceux qui n'allaient pas au culte avaient de sérieux ennuis avec le Consistoire.

À la sortie du temple, il est arrêté. Au XVIe siècle, quand on accusait quelqu'un, on devait se présenter pour être détenu avec lui. Tant que les deux ne sont pas départagés, ils restent en prison. C'est une bonne idée, car on évite ainsi des délations discutables. Évidemment, on a conseillé à Calvin de ne pas y aller, mais d'envoyer son secrétaire, de la Fontaine. Calvin présente celui-ci comme son cuisinier (drôle de cuisine, théologique et ecclésiastique !). De la Fontaine arrive avec trente-huit propositions contre Servet. Elles émanaient évidemment de Calvin. Servet se retrouve alors en prison, dans des conditions scandaleuses de sous-alimentation, de mauvais traitements. Il n'est pas frappé, mais il y a de la vermine partout. Les conditions d'hygiène sont lamentables. Paradoxalement, il peut écrire tout ce qu'il veut. On lui apporte du papier. En vue de sa défense, il peut commander tous les ouvrages qu'il veut. Ceux qu'il commande sont intéressants. Il se réfère pour sa défense à l'église de l'Antiquité et non pas à celle du Moyen Âge. Il demande des ouvrages d'Irénée de Lyon et de Tertullien. Tertullien est le premier théologien qui ait écrit en latin, alors qu'Irénée, l'un des plus anciens théologiens, écrivait en grec. C'est à leur époque, au début du IIIe siècle, qu'un tournant eut lieu, qui aboutit à des affirmations doctrinales très fortes, qui n'existaient pas précédemment.

Avant de rendre ces livres, Servet souligne tous les passages qui lui conviennent, afin que ses adversaires sachent sur quoi il va se baser pour sa défense. Elle sera extrêmement adroite et habile, contrairement à ce qui a été parfois dit. Il avait le don de présenter les choses le plus favorablement possible pour lui.

Calvin va demander d'assister au procès qui se déroule devant le Petit Conseil. En 1553, un gros problème se pose à lui. Sa situation à Genève n'est pas encore établie définitivement. Officiellement, il n'y est rien, n'ayant toujours pas le droit de bourgeoisie, qu'il n'obtiendra qu'en 1559. Il est un simple prédicateur. Il parle. On l'écoute et on le suit. Il se comporte comme un dictateur, bien que ne disposant d'aucune force de coercition, ni police, ni armée. On ne peut donc le traiter ouvertement de dictateur. Il exerce seulement une sorte de dictature spirituelle par son ascendant personnel et en menaçant de s'en aller, ce qu'il avait déjà fait en 1538. Les choses ne s'étaient pas alors très bien passées. Ainsi, les Genevois tenaient à le garder. Mieux vaut garder celui que l'on a, plutôt que d'avoir pire.

Un autre problème se pose : en 1553, le parti des libertins a pratiquement pris le pouvoir au Conseil des Deux-Cents qui gouverne la ville. Ses membres sont tous des adversaires de Calvin. Ils cherchent à sauver Servet. Paradoxalement, ils ne veulent pas apparaître comme des hérétiques. Ils ne le défendront pas quand il aurait fallu le faire. Malheureusement, Servet sera victime de la situation la plus mauvaise pour lui, mais aussi pour Calvin. Certains ne pensaient qu'à bannir Servet, ce qui aurait pu se produire. Mais quand Servet, lassé par des semaines de détention - détenu depuis le mois d'août, il est mort le 27 octobre -, s'emporta et attaqua Calvin, il alla jusqu'à dire : "C'est lui ou moi. Il s'agit de savoir qui vous voulez suivre". Ayant l'habitude des affaires de l'État, on savait que Calvin avait des aptitudes pour gouverner, ce qui n'était sûrement pas le cas de Michel Servet. Il se montra donc très maladroit.

On demanda l'avis d'un certain nombre de villes. C'était alors demander leur avis aux pasteurs. Aujourd'hui, on propose de belles théories sur le système presbytérien-synodal, affirmant que le XVIe siècle fut la glorieuse époque de l'église. Rien n'est moins évident. On demanda donc à l'église de Zurich, à celles de Berne, de Bâle, de Schaffhouse. Les réponses sont toutes en faveur de Calvin. On considérait Servet comme un surexcité. En même temps, les réponses sont modérées : aucun canton ne propose la peine de mort. On affirmait seulement la nécessité de réagir. On estime que le bannissement suffit. Finalement, la peine de mort sera prononcée...

Calvin rend visite à Servet, peu de temps avant qu'il soit brûlé vif. À Champel fut érigé en 1903 un monument expiatoire. Il y est écrit : "Fils reconnaissants du grand Réformateur, etc. Ils ont été victimes de l'erreur de leur siècle". Cette erreur n'était pas celle de tout le monde. Dès 1554, Calvin écrivit un ouvrage pour se justifier. Il y explique qu'il était partisan de condamner Servet à mort, mais pas de le brûler vif. On pourrait dire qu'il fallait le tuer autrement, dans l'intimité.

À ce sujet, Théodore de Bèze a écrit des propos d'une violence et d'une virulence rare. D'habitude, il se montrait plutôt diplomate. Il est allé jusqu'à dire qu'il fallait exterminer les hérétiques comme des chiens. En cela, il est resté un homme du Moyen Âge. Le crime de sang ne faisait périr que le corps. Mais la corruption par l'hérésie touchait l'âme éternelle. Ceux qui corrompent l'âme sont donc pires que les criminels de sang, explique Théodore de Bèze.

Il y eut des réactions, notamment de la part d'hommes d'état. Le chancelier de Berne, Zurkinden, estime que ce n'est pas comme cela qu'on parviendra à convertir les gens. Même si quelqu'un est actuellement un fléau pour l'église, il peut devenir un champion de la bonne cause. On n'a donc pas le droit de supprimer tout avenir à quelqu'un. Il est étonnant de constater qu'un homme d'état, juriste, adresse une leçon très évangélique à un Réformateur. Cet homme mériterait d'être davantage connu.

Il y eut aussi le Traité de la persécution des hérétiques de Sébastien Castellion. Ce dernier avait une dent contre Calvin, c'est certain. Il eut la très grande habileté de publier des textes pour ou contre la persécution des hérétiques, sans en dire plus. Il y cite des textes de Calvin, allant dans le sens d'une plus grande compréhension que celle qu'il venait de manifester. Sous un pseudonyme, il s'est également cité à l'occasion, afin de donner le change. Finalement, on a su qu'il était l'auteur de cet ouvrage.

Par la suite, il écrivit un deuxième ouvrage intitulé Contre le Libelle de Calvin, qui ne fut malheureusement imprimé qu'en 1612, bien après la bataille et la mort de Castellion. Ce livre n'a été traduit en français qu'en 1998 à Genève. Pour finir, il a écrit en latin un Traité de la punition des hérétiques, dont la traduction française n'est pas de lui. On n'a découvert ce manuscrit qu'en 1939. Il ne fut édité qu'en 1971. On voit jusqu'où il était possible d'aller au XVIe siècle dans le sens de la tolérance et de l'ouverture d'esprit.

Dans son ouvrage de 1612, Castellion écrit l'une des plus belles phrases qui soit : "Tuer un homme, ce n'est pas tuer une doctrine ; c'est tuer un homme". Voilà ce que pouvaient penser toutes sortes d'hommes, plus nombreux qu'on ne le croit, au XVIe siècle. Cela dit, que ce siècle ne fut pas celui de la tolérance, c'est vrai. Cela ne viendra qu'à la fin du XVIIe siècle, avec un homme comme Pierre Bayle, qui développe un discours sur la "conscience errante". La conscience peut errer, mais il n'y a pas de liberté sans la liberté de se tromper. Bayle réclama le droit à l'erreur, non pas l'erreur volontaire, mais la possibilité de se tromper en toute bonne foi. Sans ce droit, on ne peut rien entreprendre, on ne peut rien faire.

Chez Sébastien Castellion, qui fut sans doute l'un des hommes les plus ouverts et les plus tolérants de son temps, la tolérance avait une limite. Dans son dernier ouvrage sur l'impunité des hérétiques, il écrit qu'on a le droit d'être chrétien, d'être mahométan ou juif, mais pas d'être athée, car la révélation de Dieu s'est faite dans le coeur de tout homme. Il cite la fin du chapitre 31 de Jérémie, où il est dit que la loi de Dieu est gravée dans les coeurs. Ainsi, cette loi est gravée dans le coeur de tous les hommes, quels qu'ils soient, même s'ils ne sont pas chrétiens. Par conséquent, on ne peut pas être athée. Mais ce n'est pas une raison pour tuer les athées, affirme Castellion, il faut seulement les bannir. De même, pour lui, celui qui a été chrétien a connu la vérité ; il ne peut plus y renoncer. Nul n'a le droit d'être relaps, de changer de religion quand il a été chrétien. Ainsi, même chez les plus tolérants, il y a une limite à la tolérance.

La question que je me pose et que je pose à chacun d'entre nous est donc la suivante : jusqu'où sommes-nous prêts à aller dans la compréhension de notre prochain ? Quelles sont les limites de notre tolérance ?